Le Bloc-notes

Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”

Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)



Énée fuit Troie avec sa femme, son fils, et son père qui prend les pénates Peinture italienne, début XVIIe siècle - Le Louvre


Vous avez dit les migrants ou l’émigrant ?


Le programme de géographie nous fait étudier en quatrième les flux migratoires et leurs conséquences. En cette période d’élections et de guerre aux marches de l’Europe, c’est un sujet de débats, de controverses et trop souvent de simplifications excessives. Comment l’aborder ?


Ce qu’attendent nos élèves, issus majoritairement de l’immigration (y compris d’Ukraine), c’est de pouvoir mettre des mots et des réalités sur l’histoire de leur famille. Ce n’est pas de bons sentiments dont ils ont besoin, mais de rigueur. Facts and figures, comme disent les Anglo-saxons. Selon des enquêtes internationales, le niveau baisse en France en mathématiques. Je laisse mes collègues répondre sur ce point. La pandémie actuelle met surtout en avant l’absence de culture mathématique : depuis deux ans, nous sommes abreuvés ad nauseam de chiffres sans les relativiser en proportion de la population ni les replacer dans une tendance longue.


« Est-ce qu’on peut débattre de tout, sauf des chiffres, comme l’affirmait à propos de la vaccination, un message du gouvernement d’août 2021 ? » s’interroge M. François Héran, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire “Migrations et sociétés”, dans l’introduction de son cours “L’immigration en débat”. « En matière de migrations, les chiffres sont objets de débats. Ce qui vaut probablement pour la vaccination ne vaut certainement pas en matière de migrations. Il faut sans cesse refaire les démonstrations, établir des comparaisons, internationales et dans le temps, pour prendre la mesure du sujet. »


C’est en m’appuyant sur ses principes et son cours que j’ai rédigé, en grande partie, le mien. Qu’il en soit ici remercié.


Il convient donc d’étudier les flux migratoires dans le temps. Le récit épique d’Énée, fuyant Troie avec sa famille et les derniers défenseurs de la cité, peut nous aider à replacer les migrations dans une perspective historique comme la Route d’Énée créé par le Conseil de l’Europe : « Au fil des siècles, le récit d'Énée est devenu un patrimoine culturel commun qui unit les différents pays et civilisations méditerranéens et fait l'objet d'innombrables peintures, mosaïques, sculptures et œuvres d'art. »

— Le héros troyen connaît l’exil. C’est une guerre qui le force à fuir sa patrie, ce qui est aujourd’hui une des conditions pour obtenir le statut juridique de réfugié.

— Énée ne fuit pas seul, mais avec sa famille, prélude du contemporain « regroupement familial ».

— Dans le chaos et la précipitation, souvent sans espoir de retour, l’émigré garde avec lui ce qui continue à le rattacher à sa diaspora, comme Anchise qui emporte ses pénates.

— Énée quitte la cité-État de Troie en espérant la rebâtir sur un autre continent, comme chaque migrant espère reconstruire son existence, trouver une situation meilleure à celle qu’il a quittée.

— Selon L’Énéide de Virgile, Énée est l’ancêtre du peuple romain : est-ce un exemple de “grand remplacement”, lui qui est un Grec d’Asie Mineure ?


Gageons que ce cours permettra, comme les années précédentes, une meilleure compréhension de l’histoire, du présent et de l’avenir de nos élèves.


M. de Fraguier, mars-avril 2022