La Grande Juiverie (Rue de)
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Au Moyen Âge, une “juiverie” était un quartier habité essentiellement par les Juifs. À Paris, il y avait quatre “juiverie”. Il existe toujours plusieurs centaines de rues « de la juiverie » ou « des Juifs », en particulier dans le nord-est de la France et dans la vallée du Rhône.
La présence d'une communauté juive à Sens est attestée dès le début du Moyen Âge. Son souvenir se retrouve aujourd’hui dans le nom des rues de la Grande Juiverie, de la Petite Juiverie et de la synagogue (devenue en 1900 rue Nonat Fillemin). Il existait, dans ce même quartier, une « école aux Juifs », les lieux de culte dans les trois monothéismes – synagogue, église/cathédrale, mosquée – étant aussi des lieux d’enseignement. Enfin, il y avait deux cimetières juifs, l’un intra-muros et l’autre dans le faubourg Saint-Pregt, tous les deux disparu.

Néanmoins, il existe un “carré” juif dans l’actuel cimetière de Sens, preuve de la présence contemporaine d’une communauté juive.

Rite funéraire dans le judaïsme : de petites pierres sont déposées sur les tombes juives en signe de souvenir et de respect pour le défunt.
Pourquoi et depuis quand y a-t-il des Juifs en France ?
Le judaïsme est apparu il y a trois mille ans au Levant, l’actuel Proche-Orient, sur la Terre d’Israël, devenu la Palestine romaine. En 70 de notre ère, les Romains en chassent les Juifs qui vont devoir s’exiler dans et hors de l’Empire romain. Ils vont se regrouper dans l’exil : c’est ce que l’on appelle la diaspora. On trouve donc des Juifs dans les provinces romaines de la Gaule, devenues le royaume des Francs (regnum francorum), sous les Mérovingiens, les Carolingiens et les Capétiens.
Leur situation est difficile dans la chrétienté où ils sont rendus responsables de la mort de Jésus, qui était juif. Ils deviennent des boucs émissaires.

Jésus est présenté par le gouverneur romain à la foule qui réclame sa mise à mort
Cet antijudaïsme se manifeste par des mesures de vexations – dans la France féodale, les Juifs ont le même statut que les serfs, taillables et corvéables à merci –, par des persécutions, des expulsions et des confiscations de leurs biens. Au XIVe siècle, les 100.000 Juifs (environ, sur 20 millions d’habitants) du royaume furent bannis et leurs biens confisqués.
Si le polythéisme est par nature tolérant (la déesse égyptienne Isis se trouvait aussi dans le panthéon gréco-romain), il n’en est pas de même dans le monothéiste qui, par définition, ne reconnait qu’un seul Dieu.
Les sociétés chrétiennes ont donc cantonné les juifs, et les musulmans (appelés Sarrasins), dans un statut juridique inférieur au droit commun. Au XIIIe siècle, l’Église catholique impose aux minorités religieuses le port de signes distinctifs : un tissu circulaire pour les hommes et le voile pour les femmes. Cette obligation sera imposée en France par Louis IX. De même, dans les pays d’islam, les juifs et les chrétiens ont le statut de dhimmi, lui aussi inférieur en droit.
Lorsqu’ils étaient tolérés (en particulier au XIIe siècle sur décision du pape), les Juifs se regroupaient dans les mêmes quartiers, comme toutes les corporations de métiers. À partir du XIIIe siècle, l’autorité royale rendit obligatoire ce regroupement des Juifs dans un même quartier, ce qu’on appellera ghettos au XVIe siècle.
À la fin du XVIIIe siècle, deux ans avant le début de la Révolution, Louis XVI prend un édit de tolérance qui donne aux juifs, et aux protestants, un statut juridique et civil. En 1791, la toute nouvelle Assemblée nationale décrète que : « les Juifs jouiront en France des droits de citoyen actif ». En 1870, la Troisième République attribue la citoyenneté française aux Français « israélites » dans les départements français d’Algérie.
Il faudra attendre 1965 pour que l’Église catholique reconnaisse que la condamnation à mort de Jésus « ne peut être imputée à tous les Juifs vivant alors ni aux Juifs de notre temps ». En avril 1986, le pape Jean-Paul II déclara, lors de la première visite d’un chef de l’Église catholique dans une synagogue, celle de Rome (ses successeurs Benoit XVI et François feront de même) : « Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés ».
VOCABULAIRE
ÈRE
Du latin aera « point de départ d’une époque ». Période de l’histoire des hommes, à compter d’un événement.
L’ère chrétienne – notre ère – commence à la date de naissance de Jésus-Christ.
L’ère musulmane commence à la date de la fuite du prophète Mahomet de La Mecque à Médine (l'hégire en 622).
JUIF, JUIVE
Avec une majuscule, personne descendant de l’ancien peuple d’Israël. Les Juifs de France.
Avec une minuscule, personne qui pratique le judaïsme. Un juif pratiquant
Juif ashkénaze : Juif du nord et de l’est de l’Europe.
Juif séfarade : Juif du bassin méditerranéen. Des Séfarades du Maroc, de Turquie. Descendants des Juifs qui furent expulsés de la péninsule Ibérique à la fin du XVe siècle.
BOUC ÉMISSAIRE
Dans la Bible hébraïque : animal que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargée de tous les péchés d’Israël.
Personne tenue à l’écart d’une communauté qui lui reproche, à tort, d’être responsable de tous ses problèmes.
ANTIJUDAÏSME
Hostilité et discrimination manifestées à l'encontre du judaïsme, et donc des juifs, en particulier de la part des chrétiens.

Synagogue et Église, enluminure (détail), XIIIe siècle
Figures allégoriques : à gauche, Synagogue, les yeux bandés, détournant son visage vers l’extérieur et tenant une lance brisée et, dans sa main gauche, les Tables de la Loi. À droite, Église, tenant un long bâton surmonté d’une croix et, dans sa main droite, une coupe dans laquelle se trouve une hostie (représentation de Jésus).
ANTISÉMITISME
Hostilité et discrimination manifestées à l'encontre des Juifs en tant que peuple, initialement de la part des chrétiens, puis d’autres religions.
Antijudaïsme et antisémitisme sont deux mots qui apparaissent à la fin du XIXe siècle, mais ils décrivent deux comportements multiséculaires (l’antijudaïsme à la fin du Moyen Âge et l’antisémitisme à l’époque moderne et contemporaine).
DIASPORA
nom féminin Du mot grec diaspora, qui signifie « dispersion ».
1. Dispersion au cours des siècles du peuple juif hors du Levant, provoquée par les persécutions et les déportations dont il a été victime. Ensemble des communautés juives ainsi dispersées.
2. Dispersion d’un peuple à travers le monde. La diaspora arménienne, chinoise.

Gustave Doré, La légende du Juif errant (1862)
Il s’agit de l’histoire d’un cordonnier juif qui est condamné à l'errance perpétuelle pour avoir refusé un instant de repos au Christ portant la croix. Le Juif errant parcourt donc le monde, son corps se renouvelle chaque siècle. Il incarne le « peuple déicide [qui a tué Dieu] », ce qui constitue un argument de l’antijudaïsme, avant de devenir le symbole du peuple juif en diaspora.
SYNAGOGUE
nom féminin, du grec et du latin : « action de réunir, assemblée ».
Après les destructions du Temple de Jérusalem par le roi de Babylone, puis une seconde fois par les Romains, la pratique du judaïsme eut lieu dans les synagogues.

Synagogue de Troyes
Récemment restaurée, elle est le symbole au XIe siècle de la présence juive dans le comté voisin de Champagne. Le rabbin Rachi y développe un commentaire (l’exégèse) de la Bible hébraïque qui fait encore autorité de nos jours.
GHETTO
(se prononce guetto) nom masculin
Nom d’une petite île de Venise sur laquelle les Juifs étaient obligés de résider.
Dans certaines villes européennes, quartier où résidaient les Juifs, par choix ou par obligation.
Par extension. Quartier où une communauté vit isolée du reste de la population, dans des conditions généralement misérables. Les ghettos noirs des grandes villes américaines.

Entrée du ghetto de Varsovie pendant l’occupation nazie de la Pologne
JUIFS et LOMBARDS
Au Moyen Âge, dans l’Europe chrétienne, les Juifs se voient interdire la plupart des métiers, à l’exception du prêt avec intérêt, ce que l’on appelle l’usure. Celui-ci est interdit par l’Église catholique, car considéré comme du vol, les usuriers profitant de la misère. Mais ils ne sont pas les seuls : les Lombards (les habitants du nord de l’Italie) vont aussi se spécialiser dans ce qui est à l’origine de la banque. Les Lombards étaient très présents dans le comté voisin de Champagne où se tenaient d’importantes foires. Au début du XIVe siècle, un Lombard de Pont-sur-Yonne accorde des prêts aux chanoines (ceux qui gèrent la cathédrale) de Sens.
Juifs et Lombards furent l’objet de discriminations et de persécutions, comme des impôts particuliers. Les rois Louis IX et son petit-fils Philippe IV expulsèrent les Juifs et les Lombards et la confiscation de leurs biens.



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