top of page

Le Bloc-notes : Arsène Lupin au Louvre

  • 28 févr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 heures

“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)


Pendant mon adolescence, où j’étais pensionnaire (du dimanche soir au samedi midi) au collège oratorien Saint-Martin de France à Pontoise, j’ai dévoré – lu et relu – les romans policiers de Maurice Leblanc, Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. En particulier L’Aiguille creuse, parue en 1909, dont l’intrigue se déroule à Étretat sur le littoral normand. Cette “aiguille” est un roc haut de plus de 50 mètres isolé par le temps et la nature de la falaise de calcaire. Dans le roman, ce rocher est creux et il fut « le coffre-fort des rois de France » avant de devenir la cachette où Arsène Lupin dissimule le fruit de ses rapines. Le vol en octobre 2025 des bijoux de la Couronne dans la galerie d’Apollon du Louvre aurait pu être l’œuvre d’Arsène Lupin.

 

Ce n’est pas la première fois que ces bijoux sont volés. Au moment de la Révolution, la collection de pierres précieuses – essentiellement des diamants – constituée par les souverains français depuis le XVIe siècle, se trouvait dans l’actuel hôtel de la Marine, place de la Concorde, à Paris. À quelques jours de la proclamation de la république le 21 septembre 1792 (Louis XVI et sa famille sont emprisonnés dans le donjon du Temple depuis août), quelques monte-en-l’air (à ne pas confondre avec un monte-charge !), profitant du désordre ambiant escaladent la façade en prenant appui sur les réverbères, forcent un volet (toujours visible) et repartent avec les bijoux de la Couronne. Une partie du butin sera retrouvé, les malfrats seront arrêtés, reconnus coupables de « conspiration tendant à spolier la République », condamnés à avoir la tête tranchée par la toute récente “guillotine”. Autres temps, autres mœurs !

 

Sous l’Ancien Régime, l’usage était de sertir ces pierres au gré des règnes, des modes, des circonstances sur les couronnes, diadèmes et bijoux. Ceux dérobés au Louvre datent du XIXe siècle (Premier et Second Empire, monarchie de Juillet) : parures de la seconde épouse de Napoléon Ier, l’impératrice Marie-Louise, de l’épouse du roi Louis-Philippe, la reine Marie-Amélie, de la mère de Napoléon III, la reine Hortense, et de son épouse, l’impératrice Eugénie (sa couronne a été endommagée et laissée sur place, ce qui rappelle plus les Pieds nickelés qu’Arsène Lupin).



La comtesse de Paris en 1956

Née princesse d’Orléans-Bragance, elle porte le collier, le diadème, les boucles d'oreille, la grande et les deux petites broches de la parure de saphirs de la reine Marie-Amélie et de la reine Hortense. Acheté par l’État pour le Louvre en 1985. Le collier, le diadème et une (?!) des boucles d’oreille ont été volée en octobre 2025.


En 1887, faisant face à un déficit abyssal des comptes publics (voir sur histoire-en-cours.com la caricature qui illustre mon bloc-notes du 2 février 2025), la Troisième République décida de vendre la plus grande partie de ce qui restait des collections royales. L’ancien directeur du département des Objets d’art du Musée du Louvre, Daniel Alcouffe, parle de « catastrophe nationale ». En effet, c’est ce qu’on appelle « vendre les bijoux de famille », ou une « politique de Gribouille », puisqu’au XXe siècle, l’État français, aidé par la Société des Amis du Louvre et par des dons privés, a dû racheter les bijoux les plus emblématiques.

 

Enfin, l’épée ornée des diamants de la Couronne utilisée par Charles X, dernier roi sacré et couronné (voir sur histoire-en-cours.com mon bloc-notes du 26 juin 2025), et qui avait échappé aux ventes de 1887, fut volée en 1976, elle aussi dans la galerie d’Apollon, et jamais retrouvée.

 

Heureusement, le Louvre conserve encore (mais pour combien de temps ?) un objet témoin de l’histoire monarchique de la France, le sceptre en or de Charles V, qui date du XIVe siècle. Tout de suite après le sacre par l’archevêque de Reims, qui oint le roi avec une huile consacrée en récitant la formule « Je te fais roi, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », avait lieu le couronnement proprement dit. Il consistait en la remise de la couronne, de l’épée, de la main de justice (une spécificité française) et du sceptre. Celui de Charles V servira pour tous les couronnements (à l’exception d’Henri IV dans le contexte des guerres de Religion), y compris celui de Napoléon, et ce, jusqu’à celui de Charles X en 1825.



Louis XV en costume de sacre par A.S. Belle, 1723

Sacré et couronné dans sa treizième année, l’âge de la majorité pour gouverner, mais roi depuis qu’il a cinq ans, Louis XV tient dans sa main droite le sceptre de Charles V d’une hauteur de six pieds (env. 1,80 mètre), soit l’équivalent de la crosse de l’archevêque de Reims. Le jeune roi est représenté portant les habits du sacre, en particulier le manteau fleurdelisé au revers d’hermine et les bottines.


Pour revenir au vol d’octobre 2025, retrouverons-nous un jour ces bijoux, témoins des « derniers feux de la monarchie » pour reprendre le titre du livre de l’historien Charles-Éloi Vial ? Au moment où son repaire est investi par la police, Arsène Lupin, grand seigneur, annonce léguer à la France « tous les trésors de l’Aiguille creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de Salles Arsène Lupin ». Qui aurait osé y toucher ?


M. de Fraguier

Commentaires


Ecrivez-moi

© 2026 by Histoire en cours 

bottom of page