Le Bloc-notes : « Il faut voir ce que l’on voit »
- M.de_Fraguier
- 18 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 janv.
“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910).

Face à l’hémicycle du Palais Bourbon où débattent et votent les députés se trouve, au-dessus du “perchoir”, tribune où siège le président de séance, une tapisserie tissée sous le règne de Louis XIV par la Manufacture des Gobelins. Récemment restaurée par les ateliers du Mobilier national, elle s’y trouve depuis un siècle et demi.
Il s’agit d’une reproduction d’une des fresques peintes par Raphaël au XVIe siècle dans les appartements, aujourd’hui musée, du Vatican. C’est une commande du pape Jules II, qui lance au même moment la construction de l’actuelle basilique Saint-Pierre et confie à Michel-Ange la décoration du plafond de la chapelle Sixtine toute proche.

Raphaël n’a pas donné le titre – l’appellation L’École d’Athènes est postérieure – ni les identités des personnages. Cela fait donc cinq siècles qu’elles constituent un sujet de recherche, d’interrogation et de spéculation. Seuls Aristote et Platon sont identifiables, au centre, par les livres qu’ils tiennent. La scène représentée n’a rien d’historique, elle est même anachronique, les personnages que l’on pense reconnaitre ayant vécu entre le VIe siècle avant Jésus-Christ et le XVIe siècle !
Contre toute attente, cette fresque ne représente donc pas des personnes de la Bible, mais, pour la plupart, des philosophes au sens grec du terme. Le paradoxe n’est qu’apparent : le christianisme étant une religion universelle où Dieu se fait homme, ce dernier, qu’il soit chrétien ou non, a sa place dans les appartements du successeur de l’apôtre Pierre. Comme le rappela le pape Benoît XVI au début de ce XXIe siècle, « le philosophe et martyr saint Justin fonda au IIe siècle une école à Rome, où il initiait gratuitement les élèves à la religion chrétienne, considérée comme la véritable philosophie ». Au XIIe siècle, le théologien et philosophe Pierre Abélard enseignait qu’« on ne peut croire ce qui ne se comprend pas ».
Le choix de cette tapisserie aux débuts de la Troisième République pour la Chambre des députés laisse donc perplexe : pourquoi avoir pris une œuvre de la Renaissance italienne, commandée par un pape, tissée par une manufacture royale, pour éclairer les débats d’une assemblée républicaine fortement anticatholique ? L’ouverture d’esprit de la part de l’Église catholique où foi religieuse et raison humaine cheminent ensemble aurait dû inspirer une république qui pourtant expulsa, souvent par la force, les communautés religieuses enseignantes au nom d’une raison qui méconnaissait la foi !
Paradoxe des paradoxes, cette politique qui visait à éradiquer la religion catholique de la société française fut votée à la Chambre des députés lors de débats qui eurent comme témoin la tapisserie royale de L’École d’Athènes.
Le grand homme de l’époque fut Jules Ferry qui fit voter les lois de laïcisation de l’enseignement. Il fut aussi l’initiateur de la colonisation qu’il justifiait ainsi devant les députés : « Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». On est loin de l’helléniste saint Paul affirmant : « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus ».
Lors des débats sur la loi de 1901 sur les associations, le socialiste René Viviani déclara : « Il s’agit de savoir qui l’emportera, de la société fondée sur la volonté de l’homme et de la société fondée sur la volonté de Dieu ».
L’année suivante, le Président du conseil Émile Combes dit compter sur les députés pour « faire triompher en matière religieuse l’esprit de la Révolution et assurer définitivement la victoire de la société laïque ».
Mais ne jetons pas “l’eau propre” sur nos élus, comme l’avait répété deux fois de suite un ministre lors des questions au gouvernement en mars 2025, confondant probablement l’opprobre et « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain [qui, elle, est rarement propre] » !? Il peut arriver que cette tapisserie inspire les orateurs, comme sous François Hollande, lors d’une passe d’armes entre le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, et la députée Annie Genevard. À l’agrégé de philosophie qui avait déclaré un an plus tôt que : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d'arracher l'élève [c’est moi qui souligne] à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel », l’ancienne étudiante en histoire de l’art avait pris à témoin L’École d’Athènes en citant Pythagore : « Soit juste dans tes gestes et tes paroles, suis les préceptes de la raison et de la loi » !
Autre paradoxe, quand les deux assemblées parlementaires se regroupent sous les IIIe, IVe et Ve Républiques dans la salle du Congrès à Versailles, c’est devant un tableau qui représente … le roi Louis XVI trônant en majesté à l’ouverture des états généraux de 1789, ultime démonstration d’une monarchie multiséculaire de droit divin !
Comprenne qui pourra !




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