Le Bloc-notes : dig, ding, dong !
- M.de_Fraguier
- 29 nov. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

En octobre dernier, les cloches des églises Al-Tãhirã (la Toute Pure, la Vierge Marie) des Chaldéens catholiques et Mar Toma des Syriaques orthodoxes ont de nouveau sonné à Mossoul, dans le nord de l’Irak. Ces édifices, comme toutes les églises de cette région, avaient été fortement endommagés il y a dix ans lors de l’occupation de la ville par « L'État islamique d'Irak et du Levant », connue sous l’acronyme Daech.
Mossoul est le chef-lieu de la province de Ninive, située en Haute-Mésopotamie, étudiée en sixième dans le cadre de la naissance des premières civilisations. Elle est citée dans la Bible, en particulier dans le livre de Jonas, mais aussi dans les évangiles de saint Luc et de saint Matthieu. Le christianisme s’implante dans cette région à la fin du IVe siècle, à l’époque où l’Empire romain devient chrétien.
Les cloches sonnent donc à nouveau dans la plaine de Ninive. C’est un moment de joie et d’espérance pour les chrétiens d’Orient qui ont choisi de rester sur place.
En cette période de sinistrose, on peut se réjouir d’apprendre que ce sont des Français qui ont dirigé et réalisé les travaux de reconstruction, financés par l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine (ALIPH) et l’Œuvre d’Orient. De même, les cloches ont été fabriquées par la fonderie Cornille Havard, installée à Villedieu-les-Poêles en Normandie.
Selon une tradition qui remonte au Moyen Âge, ces cloches portent une inscription. Sur celle d’Al-Tãhirã, on peut lire : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix », et sur celle de Mar Toma : « La vérité vous rendra libres », deux paroles de Jésus tirées de l’évangile de saint Jean. Tout un programme dans ce Moyen-Orient tellement éprouvé par les guerres !

En France, les cloches ont une double fonction reconnue par la loi. Religieuse, au nom de la liberté des cultes, lorsqu’elles sonnent les messes, les baptêmes, les mariages, les ordinations, les Fêtes carillonnées, l’angélus ou le glas lors des enterrements. Civile, les cloches des églises ou des beffrois des hôtels de ville sous l’autorité du maire, rythment les heures, alertent des périls par le tocsin lors des orages, des incendies ou des invasions. Elles ont sonné lors de la libération de Paris et plus récemment lors des commémorations des attentats de 2015 revendiqués par Daech.
La langue française est nourrie d’expressions y faisant référence : sonner les cloches à quelqu’un, déménager à la cloche de bois, élever quelqu’un sous cloche, avoir l’esprit de clocher, entendre le même son de cloche, des querelles de clocher …
On les retrouve dans les comptines que tous les enfants apprenaient comme Frère Jacques et les chants de Noël qui font tintinnabuler les clochettes.
Face aux tentatives récentes de citadins cherchant à les interdire près de leur résidence secondaire, la loi du 29 janvier 2021 dispose que la sonnerie des cloches, entre autres, fait partie du « patrimoine commun de la nation ».
Et pourtant, les cloches ont failli disparaitre en France. Non pas du fait d’une persécution antichrétienne comme pendant la période révolutionnaire, mais de la volonté de certains catholiques après le concile Vatican II (cf. mon dernier bloc-notes). Ce temps était à « l’enfouissement ». Ainsi, lors de la création du diocèse de Créteil dans les années 1960, il faudra attendre une dizaine d’années pour construire une (petite) église-cathédrale, sans clocher ni croix ! Alors que les chrétiens d’Orient reconstruisent leurs clochers détruits, des chrétiens d’Occident refusaient d’en construire ! Il y avait quelque chose qui clochait dans cette affaire et un clocher sera finalement construit dans les années 1980 … à la demande des jeunes catholiques de Créteil. En 2008, on décida même de le reconstruire, deux fois plus haut, pour lui donner plus de « visibilité ».
Lors d’un récent colloque sur le thème « Le clocher dans le territoire », l’historien de l’architecture religieuse, Mathieu Lours, a mis en évidence qu’en dépit d’une France fortement déchristianisée, on continue tout de même à construire des églises et leurs clochers.
Ces initiatives sont le plus souvent le fait de communautés chrétiennes antillaises ou issu de l’immigration, comme les Tamouls et les Vietnamiens. À Sarcelles, dans le Val-d’Oise, la communauté assyro-chaldéenne a construit un clocher pour l’église Saint-Thomas, de même que la communauté copte orthodoxe pour l’église Saint-Athanase. Mathieu Lours en conclut que « la diversité religieuse liée à l’immigration conduit à un retour des clochers », à rebours des illusions des années 1960. Il rejoint l’historien des religions Guillaume Cuchet, pour qui « l’immigration est devenue la première cause des transformations de la carte cultuelles en France ».
C’est une source d’espérance pour les chrétiens qui entrent dans une nouvelle année avec le temps de l’avent.
M. de Fraguier



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