Le Bloc-notes : Nationale 7 …
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Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

Dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Français commencent à profiter de cette période de forte croissance que l’économiste Jean Fourastié nomma Les Trente Glorieuses. Le quart des Français qui possèdent une automobile, mais aussi les auto-stoppeurs, partent nombreux en vacances vers le Midi par la Nationale 7. Le chanteur Charles Trenet, auteur de nombreux succès populaires comme « Douce France, cher pays de mon enfance », évoque alors la grande transhumance estivale vers la Côte d’Azur :
Nationale 7, […]
Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p'tit faubourg d'Valence
Et la banlieue d'Saint-Paul-de-Vence […]
Il y a cependant un écart entre la réalité et cette vision poétique qui semble rapprocher le Nord et le Sud de la France. C’est la plus longue des routes nationales. Il faut compter deux jours pour parcourir les 1.000 km qui séparent la capitale – le point zéro étant situé devant Notre-Dame – de la frontière italienne. Elle finissait à Menton dont le poste de douane allait être connu des millions de Français qui virent le film Le Corniaud avec Bourvil et Louis de Funès.
Il n’y avait pas encore d’autoroutes, en particulier celles dites « du Soleil » (l’A6 et l’A7) ni de déviations (hormis la N6 via Sens jusqu’à Lyon), de rocades, d’itinéraires bis, et « Bison futé » ne fit son apparition que vingt ans plus tard. Il faut donc traverser les villes et les villages, patienter dans les bouchons alors que les voitures sont sans climatisation.
Le fabricant de pneus Michelin, avec son célèbre Bibendum, l’homme-pneu, accompagne les automobilistes dans leurs pérégrinations avec ses cartes routières, son Guide rouge des hôtels et des restaurants et son Guide vert. Ce dernier, créé en 1926, propose un large choix de lieux et de monuments à visiter selon leur intérêt : « Vaut le voyage », « Vaut le détour », « Vaut la visite », « À voir ». Les vacances, c’était aussi partir à la découverte de la France.

Les jeux de société permettaient de s’y préparer. Comme le Jeu des Mille Bornes, inspiré de la Nationale 7, ou le Grand jeu des routes de France avec lequel j’ai appris, lorsque j’étais enfant, qu’Agen était associé avec les pruneaux, Aix-en-Provence avec les calissons, Cambrai avec les Bêtises, Commercy avec les madeleines, Le Mans avec les rillettes, Pithiviers avec son gâteau !

Étape sur la N7 : le pont-canal de Briare au-dessus de la Loire
Les Français qui partaient en villégiatures avaient dans l’ensemble de bonnes connaissances en histoire et en géographie grâce à leurs instituteurs et à leurs professeurs. Une histoire qui racontait comment notre pays s’était formé au cours des siècles à partir d’un territoire qui prendrait la forme d’un hexagone à la fin de l’Ancien Régime. Les deux matières étaient liées. Au XIXe siècle, le géographe Elisée Reclus le formulait ainsi : « L'histoire n'est que la géographie dans le temps, comme la géographie n'est que l'histoire dans l'espace ». Aujourd’hui, nous en sommes à “l’itinérance mémorielle” !
Ainsi, Fontainebleau évoquait les adieux de Napoléon à la Vieille Garde. Moulins, les ducs de Bourbon. Avignon, son pont et le palais des papes. Les cartes Vidal-Lablache accrochées dans les salles de classe permettaient d’apprendre à situer la Bourgogne et ses vins, l’Auvergne et ses bougnats, la Provence et ses santons.
Soixante-dix ans plus tard, la baisse du niveau scolaire ne se voit pas uniquement, dans les comparaisons internationales, en français et en mathématiques. Elle concerne aussi l’histoire et la géographie. Ce n’est pas récent : en 1983, François Mitterrand, le dernier de nos présidents à avoir été formé par ceux que Charles Péguy appelait les « hussards noirs », déclara en conseil des ministres, redouter que « les carences de l'enseignement de l'histoire » conduise à la « perte de la mémoire collective des nouvelles générations ». Dix ans plus tard, avec la disparition de l’Union soviétique, le politologue américain Francis Fukuyama annonça, dans un livre qui connut un succès planétaire, « la fin de l’histoire », c’est-à-dire l’avènement dans le monde entier de la démocratie libérale. Cette “sortie de route” de l’histoire n’a pas eu lieu, mais la formule est restée. Les craintes présidentielles étaient fondées, comme le constatent chaque année les correcteurs du brevet et du bac.
La géographie n’est pas mieux lotie. Le philosophe Paul Virilio estimait que « contrairement à ce que pense Fukuyama, ce n’est pas la fin de l’histoire, mais la fin de la géographie » à laquelle on assiste. Il y voyait une conséquence de la mondialisation, thèse reprise par le journaliste britannique David Goodhart, qui oppose les “anywhere” qui profitent de cette mondialisation, mais n’ont plus d’attaches territoriales, et les “somewhere” qui y résistent en restant enraciné dans un territoire.
Qui sont ces “anywhere” ? Deux exemples. L’actuel ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, Benjamin Haddad. Né en 1985, diplômé de HEC et titulaire d'un master en affaires internationales de l’Institut d’études politiques de Paris (IEP), il a été, en pleine guerre entre les États-Unis et l’Iran, incapable de situer ce dernier pays sur une carte du Moyen-Orient. Sa réponse mérite d’être citée : « Olala, si c’est des cartes, je suis nul ! Je sens le piège ! ». Pour respecter la parité, la députée Mathilde Panot, de quatre ans sa cadette, qui est elle aussi titulaire d'un master en affaires internationales de Science Po. Son parti soutenant la cause palestinienne, il lui a été demandé il y a deux ans : « Où situez-vous géographiquement cet État de Palestine ? ». Réponse : « Mais je ne sais pas. Je ne sais pas ce que vous essayez de me faire dire ! ».
Savent-ils au moins où se trouve Saint-Paul-de-Vence ?
Je vous souhaite un bon été. Le Bloc-notes revient à la rentrée.
M. de Fraguier



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