Le Bloc-notes : Qu’est-ce que la négritude ?
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“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

Léopold Sédar Senghor (1906-2001), de l'Académie française
En février 1967 paraissait dans la revue québécoise Études françaises, un article intitulé : Qu’est-ce que la négritude ? Dans la table des matières du troisième volume – la revue a été créée deux ans auparavant par l’Université de Montréal – on trouve, dans la rubrique « Thèmes littéraires », le mot négritude après celui de mythes.
L’auteur de cet article n’apparait que sous son nom, Léopold S. Senghor, sans autres précisions. Pourtant, ce n’est pas un inconnu ! Il est depuis 1960 le premier président de la République du Sénégal, qui sera réélu quatre fois au suffrage universel. Né dans cette colonie de l’Afrique occidentale française, Senghor fait ses études primaires et secondaires dans les missions catholiques. Il est admis comme boursier en classes préparatoires littéraires au lycée parisien Louis-le-Grand. Il y fait la connaissance du futur écrivain martiniquais Aimé Césaire, lui aussi boursier, qui intégrera l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. De son côté, Senghor est reçu à l'agrégation de grammaire.
Dès le début de son article, Senghor « rend à Césaire ce qui est à Césaire » : le mot négritude a été « forgé » par ce dernier qui le définissait ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. » Senghor l’a résumé par cette formule : « Elle n’est rien d’autre qu’une volonté d’être soi-même pour s’épanouir ».
C’est d’ailleurs sous l’angle de la culture que Senghor répond à la question : qu’est-ce que la négritude ? Il évoque, entre autres, « l’art nègre », qui n’est pas un « art pour l’art », mais un « art utilitaire ». Ainsi, « l’esthétique négro-africaine n’est pas l’esthétique gréco-latine. […] L’artiste ne travaille pas pour l’éternité, mais pour la société. L’œuvre d’art est régulièrement désacralisée ou détruite […] L’art nègre est explicatif, et non descriptif, comme l’art classique européen ». Explication qui, il faut bien le reconnaitre, est infiniment plus subtile et profonde que le contemporain : « Tout se vaut ! ». D’où sa conclusion : « Les Français parlent de la “civilisation française” quand ce n’est pas de la “latine” ou de la “gréco-romaine”, et nous y applaudissons. Mais nous, militant de la négritude, nous parlons d’abord, de la négritude, parce que nous sommes nègres et, partant, des hommes qui pensent ».
Senghor, qui écrivit : « Je pense en français », sera coopté à l'Académie française au fauteuil du duc de Lévis-Mirepoix, d’une famille de la noblesse immémoriale. Le mot négritude fit son entrée dans le dictionnaire de l'Académie française (le mot nègre y figure depuis le XVIIIe siècle, sous une acception péjorative : Traiter quelqu’un comme un nègre).
Senghor épousera en premières noces la fille de Félix Éboué (1884-1944). Né en Guyane française, ce descendant d’esclaves obtient une bourse d'études et part pour Bordeaux où il passe son baccalauréat. Il est admis à l’École coloniale où sont formés les administrateurs de la France d'outre-mer. Gouverneur du Tchad lors de la défaite française devant le IIIe Reich, il décide, dès août 1940, de rallier cette colonie à la France Libre du général de Gaulle, qui le nomme gouverneur général de l’Afrique équatoriale française. Il fera partie des tout premiers Compagnons de la Libération.

« Félix Éboué, grand Français, grand Africain, est mort à force de servir. Mais voici qu’il est entré dans le génie même de la France. » Général de Gaulle
Félix Éboué est le premier Français libre à entrer au Panthéon, quinze ans avant Jean Moulin. Gaston Monnerville, lui aussi né en Guyane française, prononce le discours en citant Victor Schœlcher qui est à l’origine de l’abolition de l'esclavage en 1848 : « Aux Noirs libérés, la République donne pour patrie la France ». Et Monnerville d’ajouter : « Félix Éboué a justifié ce geste ».
Mulâtre descendant d’esclave, lui aussi boursier, Monnerville (1897-1991) obtient son doctorat en droit à Toulouse et s’inscrit au barreau de Paris. Il sera, pendant 20 ans, président du Conseil de la République sous la IVe République, puis président du Sénat, deuxième personnage de l’État, au début de la Ve République. Les membres de ces deux assemblées sont élus au suffrage indirect, c’est-à-dire par les élus locaux. Traditionnellement, les sénateurs sont les représentants de la France rurale, de la « France profonde », plutôt conservateurs. En 1974, il est nommé au Conseil constitutionnel.

Ces trois personnalités, au cursus honorum remarquable, ont servi et honoré la France. Se voyaient-ils “racisés” ? Étaient-ils les chantres des “luttes intersectionnelles” ? Croyaient-ils former une “nouvelle France” ? Laissons le mot de la fin à Senghor. Dans un article intitulé « Le français, langue de culture » paru en 1962 dans la revue Esprit, il affirmait : « Qu'il s'agisse du droit, de la littérature, de l'art, voire de la science, le sceau du génie français demeure ce souci de l’Homme. Il exprime toujours une morale. D'où son caractère d'universalité, qui corrige son goût de l'individualisme. […] Au contact des réalités “coloniales”, c'est-à-dire des civilisations ultramarines, l'humanisme français s'était enrichi, s'approfondissant en s'élargissant, pour intégrer les valeurs de ces civilisations ».
M. de Fraguier



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