Le Bloc-notes : « L’événement le plus important du XXe siècle »
- M.de_Fraguier
- 28 oct.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 nov.
“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

Concile Vatican II
Les évêques du monde entier rassemblés dans la basilique Saint-Pierre
De quel événement s’agit-il, concernant un siècle qui connut deux guerres mondiales, la mainmise de régimes totalitaires sur une grande partie du monde avec des massacres de masse, la fin de la colonisation européenne en Asie et en Afrique ? Cette phrase est attribuée au général de Gaulle, président de la Ve République dans les années 1960, qui a joué un rôle de premier plan dans cette histoire. Le XXe siècle n’était cependant pas achevé : il lui restait à connaitre la fin du partage de l’Europe en deux blocs, la mondialisation économique, l’arrivée de l’internet.
Le général évoquait le concile qui venait de se tenir au Vatican en quatre sessions de 1962 à 1965. Un concile est une réunion des évêques pour débattre et décider de questions concernant l’Église catholique. La collégialité dans la prise de décision remonte aux origines du christianisme lorsque les apôtres, dont les évêques sont les successeurs, durent répondre ensemble aux multiples questions d’ordres pratiques concernant la communauté des premiers chrétiens. Elle est la règle dans les communautés religieuses où les décisions sont prises en “chapitre”, en commun.
Le premier concile de l’histoire eut lieu en 325, à l’initiative de Constantin, l’empereur romain qui mit fin aux persécutions des chrétiens. Il s’agissait pour lui non pas d’intervenir dans l’organisation de l’Église, mais de s’assurer que la religion chrétienne, qui était devenue dominante, contribuerait à l’unité de l’Empire. Deux siècles plus tard, en 511, le roi franc Clovis, qui venait de conquérir la plus grande partie de l’ancienne Gaule romaine chrétienne, convoquait en concile les évêques de son royaume élargi, le regnum francorum, pour les mêmes raisons. J’y vois l’origine de la France (se reporter à mon bloc-notes du 9 septembre 2023).
Catholique pratiquant, le président de Gaulle avait suivi attentivement ce concile. Il lisait et annotait les dépêches provenant de l’ambassade auprès du Saint-Siège (l’État du Vatican). Ce commentaire sur l’importance du concile n’est donc pas une parole en l’air. Le général reconnaissait l’audace d’une institution bimillénaire, l’Église catholique, à vouloir se réformer. Il n’était cependant pas sans illusions sur les bouleversements qu’apporterait le concile dans une France en pleine mutation (les Trente Glorieuses) : « Je ne suis pas sûr que l’Église ait eu raison de supprimer les processions, les manifestations extérieures du culte, les chants en latin. On a toujours tort de donner l’apparence de se renier, d’avoir honte de soi-même. Comment voulez-vous que les autres croient en vous, si vous n’y croyez pas vous-même ? » (A. Peyrefitte, C’était de Gaulle). Et de fait, la chute abyssale de la pratique religieuse en France date du milieu des années 1960.
Et la laïcité, me direz-vous ? C’est une vision très récente de considérer qu’un président de la République ne peut, ne doit, s’intéresser au fait religieux. Tout d’abord, parce que « la République garantit le libre exercice des cultes », comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel dans une décision de 2013 en s’appuyant sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la Constitution de 1958. D’autre part, parce que la pratique républicaine est tout autre, comme le montrent les exemples suivants.
En 1953, le premier président de la IVe République, Vincent Auriol, franc-maçon notoire, ressuscitera un privilège des rois de France en remettant, en lieu et place du pape, la barrette (le chapeau) de cardinal au nonce apostolique (l’ambassadeur du Saint-Siège). Ce dernier s’agenouilla devant lui dans les salons de l’Élysée. Participant à cette cérémonie, le catholique Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, s’exclamera : « C’est à se rouler par terre ! ».

Le 27 juin 1959, le général de Gaulle, premier président de la Ve république qu’il a fondée l’année précédente, se rend au Vatican pour rencontrer l’ancien nonce à Paris devenu le pape Jean XXIII. Clin d’œil à l’histoire, cette fois-ci c’est le représentant d’une France laïque qui s’agenouille pour saluer celui qui s’était lui-même agenouillé devant son prédécesseur ! À cette occasion, le président de la République forme des vœux « pour la prospérité et la gloire de notre Église catholique ».

Tous les chemins menant à Rome, c’est le successeur de Vincent Auriol et dernier président de la IVe République, le catholique René Coty, qui inaugura les visites – toujours en pratique – d’un président français au Saint-Père, c’est-à-dire le pape. Il se rendra en grande tenue en 1957 au Vatican, arborant pour l’occasion le collier de l’ordre du Christ, la plus haute distinction pontificale. Il en sera de même pour le général de Gaulle lors de ses visites en 1959 et en 1967.
Mais tout cela semble de l’histoire (très) ancienne. L’événement le plus important pour la France en ce début du XXIe siècle, ne serait-il pas que, pour la première fois de sa longue histoire, plus de la moitié des Français se déclarent sans religion ?
M. de Fraguier



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