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Le Bloc-notes : « Pierre, Paul ou Jacques »

Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)


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Ces trois prénoms, qui renvoient aux origines du christianisme, étaient couramment portés en France. Ainsi, l’expression « Pierre, Paul ou Jacques » servait à désigner tout le monde, n’importe qui, tout un chacun. Si elle est encore utilisée de nos jours, ces prénoms ne le sont plus guère, comme le montre cette anecdote : en 2021, une mère de famille vivant dans la banlieue de Montpellier a raconté au président de la République que son fils lui avait demandé « si le prénom Pierre existait vraiment où si ce n’était que dans les livres ? » !


Pendant des siècles, le prénom donné au moment du baptême était le plus souvent celui d’un ascendant, inscrivant chaque individu dans une lignée, une continuité. Il n’y avait cependant rien d’immuable. Au XIe siècle, le roi de France Henri, premier du nom, et son épouse Anne de Kiev donnent à leur fils un prénom d’origine grecque, Philippe, rompant avec la tradition des prénoms d’origines germaniques.

 

Traditionnellement, les prénoms étaient choisis dans le calendrier, ce qui plaçait le nouveau venu sous la protection d’un saint patron ou d’une sainte patronne. Cela permettait aussi de se souhaiter les uns les autres une bonne fête.

 

La loi du 8 janvier 1993 a ouvert la boîte de Pandore en permettant aux parents de choisir librement le prénom de leur enfant. Pour le sociologue Jérôme Fourquet, dont les enquêtes décrivent l’évolution de notre société, la multiplication continue du nombre de prénoms en trente ans s’explique par « la volonté de se distinguer à tout prix et de s’affranchir de convention sociale et familiale ».

 

Les prénoms du calendrier ont donc été remplacés par des prénoms au goût du jour, mais qui connurent des gloires éphémères : Jannick dans les années 1960, Elvis dans les années 1980, Loana et Steevy dans les années 2000. Cela “faisait sens” pour les parents, mais qu’en est-il pour ceux qui les portent aujourd’hui ? En effet, choisir un prénom pour un autre que soit, en l’occurrence son enfant, n’est pas sans conséquence pour lui.

 

Commentant les résultats du Brevet, Le Figaro a fait le parallèle entre les prénoms des élèves et leur résultat. En résumé, les prénoms des élèves ayant eu la mention très bien ont une « connotation bourgeoise » alors que l’absence de mention « renvoie aux classes populaires et aux familles issues de l’immigration ». Appelé à commenter ce constat, un sociologue qui a effectué le même travail pour les bacheliers précise que « les résultats au brevet ne dépendent pas des prénoms, mais de l’origine sociale des élèves et notamment du niveau de diplôme des parents ». Dis-moi ton prénom et je te dirai qui est ta famille !

 

 Après les examens, l’entrée dans le monde du travail. Celle-ci peut être plus difficile avec un prénom étranger, en particulier d’Afrique du Nord. C’est ce que mettait en avant une étude du ministère du Travail en 2021, en tout cas pour les moins diplômés. Dix ans plus tôt, une mère d’origine maghrébine avait obtenu du juge aux affaires familiales le changement des prénoms choisis par son ex-mari à la naissance de leurs deux enfants. Mohammed et Fatima devinrent Kévin et Nadia « pour qu’ils trouvent du boulot ». Cependant le choix de Kevin revenait à tomber de Charybde en Scylla. Ce prénom qui avait connu un grand succès au début des années 1990 était complètement passé de mode au moment de cette affaire. Pire, selon l’Observatoire des discriminations, il est même devenu un handicap dans un CV !

 

Tel n’était pas le cas sous l’Ancien Régime, alors que la société d’ordres était hiérarchique et inégalitaire. Les mêmes prénoms se retrouvaient dans toutes les couches de la société. Le « Premier architecte » du Roi-Soleil, Louis Le Vau, était le fils d’un tailleur de pierre lui-même prénommé Louis. Rien de discriminant pour parler comme aujourd’hui.

 

Ainsi, lorsque le choix du prénom de son enfant se fait selon des critères personnels, conjoncturels, subjectifs, il s’agit d’un acte éminemment égoïste, puisque les éventuelles conséquences négatives ne seront pas directement supportées par celui qui décide. C’est un bon marqueur de l’individualisme qui caractérise notre époque. L’originalité recherchée peut conduire à rendre plus difficile l’inclusion de son enfant dans la société, sa culture, ses traditions. J’y vois, pour reprendre l’expression d’Alexis de Tocqueville décrivant les dérives de la démocratie, « un égoïsme profond, une indifférence universelle ».

 

Cependant, le retour aux prénoms du calendrier n’est plus une solution. Au collège Saint-Joseph d’Aubervilliers où j’ai enseigné dix ans, les élèves d’origine chinoise ou d’Asie du Sud-Est portaient dans leur très grande majorité des prénoms comme Benoit, Hélène, Jacques, Laurent, Luc, Roselyne, Sébastien, Thibault… Choisis pour favoriser leur intégration, le résultat était cependant l’inverse de celui escompté, car ces prénoms sont tombés en désuétude !

 

Une fois ouverte, il est toujours difficile de refermer la boîte de Pandore !

 

En la fête des saints Côme et Damien.


M. de Fraguier

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